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Le pittoresque (1ère partie)
Hélène Ancion  •  4 novembre 2009  •  Aménagement du territoire  •  Paysage

Sans aller visiter le Littré, ni le Larousse, ni même Wikipedia la prodigue étourdie, on pourrait spontanément dire : « Est pittoresque un paysage que l’on croit tiré d’un livre d’images ou, inversement, prêt à se faire tirer le portrait ».

En flamand, « pittoresque » se dit d’ailleurs schilderachtig, c’est-à-dire digne d’être reproduit en peinture. Le mot français lui a peut-être indiqué la filière étymologique, mais sans quitter son passé latin. On pourrait encore dire que le paysage pittoresque est le résultat à chaque fois différent et charmeur d’interventions humaines où l’on a lâché la bride et laissé faune et flore se réinventer une place.

Car la nature joue bel et bien un rôle dans le concept de « pittoresque ». Mais plutôt qu’un paysage, le terme suggère un recoin de paysage. La majesté et la grande échelle ne lui conviennent pas. Une plaine infinie balayée par les vents, un bord de mer uniformément rectiligne, une roseraie manucurée dont on aperçoit les limites aux perspectives parfaites, une chaîne de montagnes enneigées, tout cela semble peu pittoresque. Le pittoresque, c’est quelque chose de plus échevelé, de plus accueillant, c’est un endroit touffu et composite qui remplit le cadre de l’image sans prévenir par quel bout il faut le prendre. Il faut être attentif pour repérer le pittoresque, car il est à demi ombragé et à demi éclairé, composé comme une séquence courte qu’on raterait en allant trop vite.

Le pittoresque couvre des réalités diverses, qui ont des points communs : bucoliques sans être trop simples, ces lieux se distinguent de leurs environs immédiats et font sourire intérieurement. Ils peuvent se retrouver n’importe où sur la Terre, ils seront pittoresques s’ils appellent en nous la conscience de la fragilité des choses et des cultures, mais sans sortir les violons. A mi-distance du typique et de l’incongru, le pittoresque n’est ni l’un ni l’autre, et les deux à la fois. Tel bosquet de feuillus autour d’une cabine à haute tension au milieu de champs de betteraves évoque un tumulus romain électrique ; telle école de ville signalée par un préau côté rue, le rend disponible pour les passants en cas d’averse. Si on se dit « pourvu que ça ne disparaisse pas », c’est qu’on touche au pittoresque par son plus beau côté. C’est comme un clin d’½il de la vie elle-même, un petit miracle tombé du lit.

La manière d’apprécier le pittoresque a sans doute changé avec le passage des siècles. Le mot a glissé de la culture savante au langage courant, de même que la découverte de paysages s’est mise à la portée de tous grâce aux voyages organisés et aux reportages dans les media. Aujourd’hui, pour maintenir un certain privilège, bien des voyageurs vont chercher de plus en plus loin, par des moyens lourds et orchestrés, un pittoresque en conserve qui fait l’unanimité, ou un pittoresque rude et brut de décoffrage tout aussi consensuel.
Or le vrai terrain de découvertes est moins loin que beaucoup se l’imaginent. Le pittoresque, comme la beauté, est dans l’½il de l’observateur. Si on sait se rendre disponible, on le verra surgir ici et maintenant sur le bord du chemin. Le vrai pittoresque n’a besoin ni de grands déplacements, ni de tickets d’entrée. C’est la bonne surprise le long d’une route en apparence monotone, ou le moment paysager connu et attendu qui vient à chaque trajet illuminer un itinéraire rebattu cent fois l’année.

A bien y penser, on pourrait même avancer que savoir apprécier des morceaux de son terroir entre pour une part essentielle dans la constitution d’une personnalité équilibrée, sujet de tellement de tracas depuis la seconde moitié du XXe siècle ! Contempler et répertorier des recoins préférés dans la géographie familière, avoir envie des les partager avec d’autres, tout cela revient à ressentir la bienveillance d’un paysage, et devrait avoir des incidences positives sur la croissance et l’épanouissement. Pour ne rien gâcher, une telle démarche assure en retour une attitude bienveillante vis-à-vis du paysage concerné. Par conséquent, le jour maudit où une menace immobilière ou écologique planera sur le recoin tant aimé, ce recoin de paysage aura peut-être plus de probabilité d’être défendu qu’un autre.




 
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