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Verviers : main basse sur la ville
Raphaël Magin  •  29 octobre 2009  •  Urbanisme

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En Wallonie, les outils de revitalisation/rénovation urbaine à disposition des pouvoirs publics permettent normalement de dégager des solutions intéressantes afin de redynamiser certains quartiers de ville parfois fort dégradés. Encore faut-il pouvoir les utiliser à bon escient.

A Verviers, Capitale wallonne de l’eau - notamment pour son histoire, son « passé industriel liant intimement « l’or doux » (la laine) à « l’or bleu » (l’eau) » -, le quartier Spintay , situé au centre ville et en bordure de la Vesdre méritait toute l’attention des pouvoirs publics.

Mais, plutôt que de guider un projet de revitalisation qui aurait pris appui sur les potentialités qu’offrent le passage du cours d’eau - sa force tranquille, les vues paysagères qui permettent de mettre en évidence le patrimoine de la ville, les Ponts du Chêne et Saint-Laurent, les églises Saint-Antoine et Notre-Dame des Recollets - plutôt que de mettre la rivière en valeur, de lui donner la place qu’elle mérite, les autorités communales, Claude Desama, bourgmestre socialiste en tête, ont préféré abandonner la maîtrise des lieux à un promoteur spécialisé dans le développement de méga centres commerciaux.

Et les dérives urbaines de se multiplier au point de mettre dangereusement à mal l’histoire d’amour entre la ville et sa muse séculaire.

C’est à Cannes, en 2002, lors du Marché Professionnel des Investisseurs Commerciaux (Mapic), que l’équipe du bourgmestre a pris langue avec le groupe néerlandais. Ces amourettes de vacances, que d’aucuns auraient préférées passagères, se sont rapidement muées en une relation suivie et le scandale finit par éclater au grand jour lorsque, en novembre 2004, quelques mois après avoir arrêté un périmètre de revitalisation urbaine pour le quartier Spintay, le conseil communal accoucha de la convention de revitalisation « Espace Spintay » avec la SA Les Rives de Verviers, filiale de Foruminvest.

Si implanter un méga centre commercial en périphérie, est, c’est aujourd’hui reconnu, une hérésie urbanistique (compte tenu des consommations indécentes d’espaces et d’énergies fossiles que cela implique), l’implanter au c½ur d’une ville de la taille de Verviers, en espérant y attirer les automobilistes de toute la région (Eupen, Spa, Welkenraedt,…voire de l’agglomération liégeoise) relève d’un accès de folie des grandeurs particulièrement ravageur : destruction du tissu urbain historique, atteintes au patrimoine verviétois, négation de la valeur structurante du cours d’eau...

Heureusement, grâce à la tenacité d’une dynamique asbl locale, Vesdre Avenir, qui a su mobiliser à bon escient les habitants amoureux de leur ville et soucieux d’un cadre de vie de qualité, le promoteur a bien été contraint de revoir ses esquisses à plusieurs reprises, abandonnant en cours de route son anachronique projet initial de couverture de la Vesdre à un endroit où celle-ci méritait au contraire d’être mise en valeur.

Mais, alors que l’opposition au projet demeure forte, la lutte est loin d’être finie, le promoteur et les autorités communales tentant, coûte que coûte, d’arriver à leurs fins.

Au rayon des dernières trouvailles, signalons, notamment, la volonté du promoteur d’avancer sur des dossiers connexes à son projet de centre commercial, comme celui relatif à la destruction/reconstruction de deux immeubles destinés à accueillir les mutualités socialistes, aujourd’hui situées dans la zone du projet mammouth, ou encore les volontés des autorités communales d’inscrire le projet Foruminvest en lettres d’or dans les différents outils planologiques et schémas d’orientation pour la ville.

C’est ainsi que, dernièrement, la population verviétoise a, avec une certaine inquiétude, constaté que le Plan communal de mobilité (PCM), élaboré à la demande de la ville par le bureau d’études Transitec, avait été complètement téléguidé : l’implantation du centre commercial au c½ur de la ville est considérée comme acquise, alors que ce projet n’a pas encore obtenu les autorisations requises et que, vu l’opposition d’une majorité de verviétois, la saga Foruminvest semble bien loin d’être finie. Vraisemblablement coincé par les volontés communales, le bureau d’études s’est ainsi assigné comme objectif principal de favoriser une fluidification du trafic automobile sur les axes permettant, depuis l’autoroute E42, d’accéder aisément au centre-ville et plus particulièrement aux parkings du centre commercial en projet. Et, afin de pouvoir absorber les milliers de véhicules supplémentaires attirés quotidiennement par le centre commercial, alors que les axes y menant sont pour la plupart déjà surchargés, le PCM propose quelques menus aménagements routiers pour un coût estimé de 35 à 40.000.000,00 ¤, selon les choix d’aménagements effectués (trémies ou feux rouges, etc.)…
Ce projet de PCM n’a finalement de pertinence que dans une configuration de ville dépassée : « accessibilité routière vers centre commercial ». Où sont donc les alternatives de mobilité durable que le bureau d’études devrait à tout le moins proposer ?
A titre indicatif, le Plan de Déplacement et de Stationnement (que le projet de PCM vient réviser) élaboré en 1996, également par Transitec, mais sous une autre majorité préconisait lui la piétonnisation du centre-ville et une « maîtrise des flux automobiles entrant en ville (par un contrôle d’accès), de manière à respecter les capacités routières et de parcage offertes en aval » (lisez : en centre-ville). Quelle régression, considérant les nécessités actuelles d’un développement urbain durable…
Comble de l’absurde, en vue de faciliter l’accessibilité au centre commercial, le projet de PCM prévoit une réorganisation complète des sens de circulation des voiries en centre-ville. C’est ainsi qu’une des rues situées à proximité du projet Foruminvest, la Rue de Spintay, pourtant qualifiée par le bureau d’études, dans son analyse de la situation existante, comme « voie de desserte locale », se voit transformée en « voie structurante » pour le trafic de transit. Et les principales artères commerçantes du centre-ville, les Rues Brou et Harmonie, verront quant à elles leurs charges de trafic exploser : + 285 % par rapport à la situation actuelle. Et nous ne parlerons pas ici de la dégradation du tissu commercial du centre-ville et des futurs nouveaux chancres urbains que cette situation projetée engendrerait.

Est-il normal de voir la structuration d’une ville entière se faire sur un projet commercial inadéquat ? N’est-ce pas plutôt le centre commercial qui devrait s’intégrer à un projet de ville ? Ne convient-il pas de viser un idéal en termes de mobilité durable (transports en commun, mobilité douce) plutôt que de favoriser l’utilisation de la voiture individuelle ?

Loin de s’émouvoir de ces considérations théoriques, la ville de Verviers, par l’intermédiaire du bureau d’études Cooparch, a tout dernièrement présenté son projet de schéma de structure communal. Et rebelote.
Lors des premières réunions avec la commission communale consultative d’aménagement du territoire, en 2005, ce bureau avait annoncé que :
- il était indispensable de « faire participer la population à des moments où il est encore possible d’intégrer ses remarques »
- il tirerait la sonnette d’alarme auprès du Collège communal si des projets d’aménagement de la ville le réclamaient
- la Vesdre (et ses berges) était l’un des principaux atouts pour Verviers, et que les espaces verts en centre-ville étaient rares.
Plus de 4 années et quelques mois plus tard, triste constat : aucune véritable concertation n’a été menée, la participation citoyenne a été dénigrée, et bizarrement, l’« atout Vesdre » n’est plus du tout mis en avant.

Sommes-nous en plein remake de « Main basse sur la ville », film italien de 1963 montrant les dérives et collusions existant entre pouvoirs publics et promoteurs ? Que l’on aimerait croire en la présomption d’innocence…

Pourquoi donc vouloir à tout prix renier la rivière et ses charmes intemporels pour courir les attraits mercantiles d’une maîtresse lourdement fardée ?

Plutôt que de demander à la Vesdre d’aller voir ailleurs, et de vouloir la faire sortir de son lit, ne vaudrait-il pas mieux la réveiller en douceur et profiter encore de toute sa splendeur ?

Illustration : Blog "des bulles"




 
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